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Par Pierre Leibovici et Anne-Sophie Novel
Sur les étals des supermarchés européens, les saumons, bars et truites issus de l’élevage ont supplanté les poissons sauvages. Une bonne nouvelle pour les espèces vivant en mer ? C’est tout le contraire : l’aquaculture carbure aux farines alimentaires, fabriquées à partir de petits poissons pêchés en Afrique de l’Ouest. Un pillage qui prive les populations locales d’un aliment essentiel, révèlent les médias Follow the Money et Desmog dans une récente enquête.
Une pirogue aux couleurs éclatantes s’avance lentement vers la côte à l’est de Dakar, la capitale sénégalaise. À son bord, quelques dizaines de petits poissons, tout juste pêchés au large. Sur la plage jonchée de déchets plastiques, des femmes font le pied de grue pour réceptionner la cargaison, qu’elles revendront sur le marché local. Mais plus pour longtemps. « Dès que la saison [de la sardine] commence en décembre, des camions s’entassent immédiatement sur la plage », prévient Amadou Kamara, membre d’un collectif de pêcheurs artisanaux. Les reflets argentés des sardines et sardinelles ne sont alors plus qu’un lointain souvenir pour les habitant·es. Et pour Amadou Kamara, le coupable est tout trouvé : « les riches consommateurs européens nous privent indirectement de nourriture ».
« Indirectement », car l’Europe ne s’est pas prise d’une passion soudaine pour la chair des petits poissons qui grouillent dans les eaux d’Afrique de l’Ouest. Ces espèces essentielles à l’alimentation locale — la mer fournit un tiers des protéines animales consommées au Sénégal — sont aujourd’hui accaparées par des usines qui les transforment en farines et en huile. Destination de ces poissons réduits en miettes : les fermes aquacoles situées bien plus au nord, en Turquie, Écosse ou Norvège. De quoi nourrir les bars, daurades ou saumons vendus dans les enseignes occidentales de grande distribution.
Les médias néerlandais Follow the Money et britannique Desmog se sont plongés dans le commerce mondialisé du poisson. Leur enquête, parue fin septembre, raconte comment la gloutonnerie des Européen·nes met en danger non seulement la biodiversité marine, mais aussi la sécurité alimentaire : en dix ans, la consommation de petits poissons par habitant a été divisée par deux au Sénégal.
Une mer vidée de ses populations
Sur les côtes sénégalaises, les pêcheurs artisanaux mènent une bataille perdue d’avance contre les chalutiers industriels qui ont fait irruption à la fin des années 2000. La surpêche serait la première cause de l’effondrement vertigineux des populations de petits poissons en Afrique de l’Ouest, d’après l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Pour la sardinelle ronde, par exemple, les volumes capturés dans la région ont baissé de 69 % entre 2013 et 2023. « Il n’y a plus rien, c’est désastreux », constate Philippe Cury, océanographe et biologiste à l’Institut de recherche pour le développement, qui étudie l’espèce depuis plus de 40 ans.
Dans cette ruée vers les écailles argentées, une entreprise locale sort grande gagnante : Afric Azote. Dans son usine de farines de poissons à Dakar, la plus vieille du pays, un flot interrompu de camions décharge la précieuse marchandise. Officiellement, Afric Azote « valorise les sous-produits de la pêche et contribue à désengorger la capitale », comme l’indique son site. Autrement dit, l’entreprise ne récupérerait que les abats des poissons sur les marchés. Mais des documents internes obtenus par Desmog et Follow the Money montrent que, pour le seul mois de décembre 2024, Afric Azote a acheté 470 tonnes de poissons frais sur les plages autour de Dakar. Autant de ressources qui échappent à la population.
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Aller plus loin |
« Les usines de farines de poissons, elles achètent tout. Nous, on a rien du tout ». Binta Kama, commerçante en poissons à Kayar, une ville située à une quarantaine de kilomètres au nord de Dakar, au Sénégal, est l’une des nombreuses victimes de la surpêche liée à l’aquaculture. Le documentaire Until the End of the World, réalisé en 2024, lui donne la parole, ainsi qu’à ces humains, du Chili à la Turquie, laissés à la marge de « l’industrie alimentaire la plus florissante de la planète : l’élevage de poissons ». À voir gratuitement (version originale sous-titrée en français disponible). « Voici les impacts de l’industrie du saumon dans le monde depuis que vous avez ouvert cette page web » : pour découvrir des ordres de grandeur sur les ravages du saumon d’élevage, rendez-vous sur PinkBombs , un mini-site développé par les ONG Seastemik et Data for Good. Pour prendre un peu de hauteur sur le problème systémique de la surpêche, et ses conséquences bien au-delà de la haute mer, lisez la bande dessinée Pillages (éd. Delcourt, 2024) de Renan Coquin et Maxime de Lisle (interrogé pour ce numéro de Planète Investigation). | Ce que vous pouvez faire |
Signer la pétition contre la plus grande ferme à saumons de France que la société Pure-Salmon envisage d’installer au Verdon-sur-Mer (Gironde). Serez-vous aussi nombreux·ses que les 3 millions de poissons qui doivent en sortir chaque année ? À noter qu’un rassemblement contre cette ferme-usine aura lieu à Soulac-sur-Mer (Gironde), samedi 29 novembre. Consulter et imprimer le guide des principales espèces de poissons au format poster. Édité par l’association Ethic Ocean, il fournit des informations utiles sur les zones d’origine à éviter et les techniques de pêche à privilégier. Et parce que nous sommes une (toute petite) partie de la solution, vous pouvez envisager de réduire voire d’en finir avec la consommation de saumons (et de bars, daurades ou truites issues de l’élevage). Une bonne résolution à l’approche de Noël ? |
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