Groenland, Kosovo, Tibet… Björk et son “Declare Independence”, itinéraire d’une chanson manifeste

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En réaction à la volonté de Trump de s’emparer du territoire sous tutelle danoise, la célèbre artiste islandaise appelle le peuple groenlandais à déclarer son indépendance. Comme elle l’avait déjà fait pour les Tibétains, les Kosovars…

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« L’idée que mes compatriotes groenlandais puissent passer d’un colonisateur cruel à un autre est trop brutale pour être envisagée », a écrit Björk, dans un post instagram datant du 5 janvier 2026. Photo Vidar Logi

Il ne faut pas chauffer Björk trop longtemps sur les questions politiques avant que la géniale musicienne islandaise ne sorte une chanson manifeste de sa besace. L’intervention de Trump au Venezuela et surtout ses menaces répétées d’annexion du Groenland, voisin de l’Islande, l’ont donc poussée brandir sa chanson cri favorite : Declare Independance. « Chers Groenlandais, déclarez votre indépendance ! » a écrit lundi 5 janvier la chanteuse dans un post Instagram. « Le colonialisme m’a donné à plusieurs reprises des frissons d’horreur dans le dos. L’idée que mes compatriotes groenlandais puissent passer d’un colonisateur cruel à un autre est trop brutale pour être envisagée. » Une façon de dénoncer les visées impérialistes des États-Unis et de rappeler les méfaits de la colonisation par le Danemark.

Ce titre, Björk l’a composé en 2007. Il figure sur son album Volta. Un disque combatif, « sur les indépendances, la volonté, la revendication » nous avait-elle expliqué en 2011, lors d’une longue rencontre alors qu’elle reprenait la route avec le suivant et très apaisé Biophilia. Dans cette chanson, au départ très personnelle comme elle nous le rappelait encore lors d’un entretien en 2023 – Björk exprimait son besoin de revenir à elle après la naissance de sa fille. « C’était un retour à ma vie d’artiste de scène, proclamant “je suis toujours là, je suis encore cette femme active qui n’a pas froid aux yeux !” ». Le titre, et ses paroles, ont toutefois très vite pris une tournure nettement plus politique lors des concerts de la tournée qui suivit.

Dès 2008, la chanteuse a commencé à en modifier légèrement les paroles à chaque fois que l’occasion se présentait. Au Danemark pour commencer, longtemps colonisateur de l’Islande, en la dédiant lors de son concert aux îles Féroé et au Groenland (déjà !). En Espagne, elle intègre le Pays basque à son texte. Plus incongru, lors d’une date au Nippon Budokan de Tokyo, elle y avait inclus les mots « Kosovo, Kosovo » ; déclenchant l’ire des Serbes, qui avaient menacé de ne plus l’inviter au festival Exit. En Chine, elle avait évidemment fait référence au Tibet lors de son concert à Shanghai, s’attirant cette fois les foudres du parti communiste chinois. Pas de quoi faire taire la chanteuse, qui reconnaissait tout même avoir connu une légère fatigue à l’époque. « À la fin de la tournée, je n’en pouvais plus de jouer Declare independance tous les soirs ! J’avais envie de trouver des solutions » nous avait-elle raconté en riant.

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Pas sûr, toutefois, que l’indépendance du Groenland soit la solution idéale pour se protéger de l’appétit d’ogre des États-Unis. Certes, l’Islande s’est définitivement libérée de sa tutelle danoise en 1944, mais la situation est éminemment plus complexe au Groenland, petit pays de 57 000 habitants. Il divise d’ailleurs les différents partis indépendantistes car certains prônent le développement de l’extraction minière afin de rendre le territoire autonome financièrement, ce qui heurte les convictions des plus écologistes. Et contrariait évidemment Björk la première, dont on connaît les engagements pour la protection de l’environnement.

Il ne faudrait pas voir non plus dans ce soutien de l’artiste au Groenland une quelconque tendance au nationalisme débridé, encore moins une détestation des États-Unis. Très attachée à la défense de la culture islandaise et à celle de toutes les cultures autochtones, Björk a toujours milité pour une vision ouverte du monde et le croisement des cultures. Elle le confirmait en 2023 : « Je me sens très fortement une citoyenne d’une communauté mondiale qui partage cette seconde langue qu’est l’anglais. Je dis bien seconde, car il est important pour chacun de posséder sa première langue, la maternelle. Mais dès que l’on circule, que l’on voyage, que l’on souhaite communiquer, l’anglais est le moyen le plus universel. Et on a beau détester tout l’héritage de l’impérialisme et du colonialisme, je n’arrive pas à voir cette langue commune d’un œil négatif. Car elle nous unit assurément. J’adore jouer avec les mots et la syntaxe et, curieusement, on se sent beaucoup plus libre de le faire avec notre seconde langue. Elle permet de communiquer mais aussi de jouer avec, de se l’approprier en toute liberté. Et ce sont ces apports, venus de l’étranger, qui ont toujours fait évoluer, enrichi le langage. Il en va de même des différents accents ou de la manière, douce ou heurtée, de s’exprimer. » Déclarer l’indépendance, certes, mais pas l’isolationnisme.

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