Microsoft tremble

Le 11 août 1998, Vinod Vallopillil, chef de produit chez Microsoft, se rend dans le bureau de Bill Gates. A la main, il tient le rapport sur les logiciels libres que lui a commandé le grand patron. Il n’est pas très rassuré, tant il redoute d’entendre le célèbre « thats the most stupid thing I’ve ever heard » quand il remettra ses conclusions. Et pourtant, son rapport établit sans aucun doute possible que les logiciels libres ne sont plus un fantasme d’informaticiens « post baba cool » mais sont aujourd’hui susceptibles d’inquiéter tous les éditeurs de programmes, y compris le premier d’entre eux, Microsoft. Pis, ces programmes quittent la sphère des utilisateurs expérimentés et commencent à pénétrer, lentement mais sûrement, le grand public.

Bill Gates prend la menace très au sérieux. Il se souvient du mépris avec lequel les grands constructeurs informatiques, IBM en tête, avaient jadis traité la micro et la notion (d’ordinateur domestique qualifiés de « fantasme baba cool » . Il sait bien que sa fortune a été largement le fruit de cette incompréhension. Il surveille donc les moindres mouvements du village informatique pour ne pas se laisser distancer. Cette fois-ci, pour la première fois depuis bien longtemps, alors qu’il est l’homme le plus riche de la planète, alors que la capitalisation boursière de son entreprise dépasse les 1600 milliards de francs (l’équivalent du budget de la France), il est inquiet. Après tout, le chiffre d’affaires de son entreprise n’est que de 80 milliards de francs par an, à peine celui de La Poste. Il prépare aussitôt une stratégie de défense.

Que sont donc ces logiciels libres ? La définition a l’air bien ésotérique : ce sont des programmes livrés avec leur code source, c’est-à-dire que toute personne peut les recopier, les modifier, en exploiter les données les plus intimes et éventuellement proposer des améliorations au reste des utilisateurs. Ils sont défendus par une communauté « alternative » qui a commencé à se dessiner au début des années 70. A l’époque les programmes étaient limités et très protégés, chaque innovation était jalousement gardée, et les imperfections logicielles innombrables.

C’est alors que Richard Stallman et Eric Raymond, deux Américains farfelus mais pragmatiques se sont fait entendre. Au début, ils ne voulaient qu’améliorer les programmes existants. Mais devant le refus obstiné des grandes compagnies de communiquer leur « code source », ces experts bricoleur ont développé l’idée que les programmes devaient être mis intégralement à la disposition de tout le monde. L’idée de base du logiciel libre était née : pas question, comme en est aujourd’hui accusé Microsoft, de lier les programmes entre eux, mais au contraire de scinder au maximum les différents éléments, pour permettre aux développeurs de travailler chacun de leur côté avec un maximum de liberté.

De par leur conception, les logiciels libres sont les emblèmes de la fiabilité et de la robustesse. Passés au crible de concepteurs aux techniques de programmation extrêmement différentes (on ne programme pas de la même manière si l’on est européen, américain ou asiatique), les différents produits bénéficient d’une richesse multiculturelle inégalable en laboratoire. Les échanges se faisant aujourd’hui via Internet, ils évoltient à la vitesse de l’électron. Mais aussi, et ce n’est pas la plus petite révolution, chacun des programmeurs oeuvre pour et sous le regard du reste de la communauté. Une contrainte (même si elle n’est ressentie comme telle) qui force à l’excellence et interdit les approximations ou les absurdités (comme l’ajout d’un simulateur de vol pour le logiciel tableur Microsoft Excel 97).

Le bilan de cette nouvelle technique de programmation est édifiant : les logiciels libres excellent dans la gestion des multitâches, des serveurs et des protocoles Internet. Autant d’avantages qui n’ont pas échappé aux autres grands nomsde l’informatique. Les constructeurs IBM, Compaq, Dell, Gateway, Hitachi et Toshiba, pressés de se libérer du joug de Microsoft se sont associés, à des degrés différents certes, à la figure emblématique du mouvement Linux. Les éditeurs de logiciels comme Corel et Real Networks s’y rallient à leur tour pour tenter de sortir de l’ombre où le géant de Redmond les maintient. Netscape, une des parties civiles actuellement en procès avec Microsoft, adopte, en partie seulement, la philosophie du logiciel libre.

Enfin Intel, le numéro un mondial de la construction de microprocesseurs, qui a longtemps marché main dans la main avec Bill Gates, collabore désormais avec Linux. Dans le même temps les institutions semblent s’intéresser de près a ces logiciels. En France, l’armée vient de lancer un appel d’offres pour équiper ses ordinateurs. Le ministère de l’Education nationale et de la Recherche s’y intéresse aussi. Le nombre des sociétés qui optent pour Linux ne cessent de croître (L’Oréal, Alcatel, les 3 Suisses, France Télécom). Autant de modifications dans le paysage informatique mondial qui confirment les inquiétudes du rapport Vinod Vallopillil.

Face à cette menace, la valse des rapports et des "mémos" internes à Microsoft s’est subitement accélérée. Bon nombre d’entre eux ont échappé à la confidentialité. Ils dévoilent une partie de la face cachée de la société de Bill Gates et admettent explicitement que les logiciels libres ont une réelle chance de conquérir le marché des plates formes, des gestionnaires de réseaux, des serveurs Web (le logiciel libre Apache en contrôle déjà 52 %) ainsi que celui du marché émergeant du client-fin serveur (des ordinateurs quasi sans mémoire, dont la puissance se trouverait sur le réseau, avec des logiciels constamment remis à jour).

Ces mémos internes ne sont pas restés longtemps confidentiels. Le 3 novembre 1998, l’intégralité de ces documents était divulguée sur le Net. L’auteur de cette indiscrétion : Eric Raymond, le cofondateur du mouvement des logiciels libres.

Ces mémos internes ont dévoilé l’inquiétude des dirigeants de Microsoft : « L’Open Source Software, le logiciel libre, menace à court terme à la fois le chiffre d’affaires et les plates-formes de Microsoft, plus spécifiquement sur le segment des serveurs. Le mode de fonctionnement transversal et l’échange sans frein d’idées au sein de la communauté procurent des avantages qu’il n’est pas possible d’obtenir avec notre modèle. »

Autrement dit, la « communauté » du logiciel libre - Unix, Linux, GNU et consorts - est dorénavant considérée comme une menace par le numero 1 mondial.

Nicolas Wierzbicki - Sciences et Avenir - Janvier 1999

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?